Bilan RASED
Organisation du travail
Trouble ou symptôme
Troubles du langage
Réflexions sur le travail de maître E
Mes propos voudraient avoir deux objectifs, d’une part il s’agit d’avancer sur la prévention et le traitement de la difficulté scolaire hors contrainte sur les enseignants liée à la conjoncture mais aussi de se situer, se positionner en tant qu’enseignant spécialisé par rapport à celle-ci. Ils sont de toute façon un état des lieux discutable et toujours en évolution de mes réflexions.
La prévention et le traitement de la difficulté scolaire hors contrainte sur les enseignants liée à la conjoncture
Même si l’interaction entre l’affectif et le cognitif est permanente dans le développement de l’enfant et que les enfants en difficulté que nous rencontrons nous obligent à chaque fois à nous confronter à cette complexité, il semble que la part prise par les problèmes psychoaffectifs est en augmentation aussi bien en nombre qu’en intensité. Le nombre d’enfants présentant un handicap psychique et de compensations demandées ou renouvelées en témoigne.
La complexité engendrée par ces situations, demande « une écoute attentive et un regard permanent sur le développement global de l’enfant, ils peuvent seuls permettre un meilleur ajustement de l’action pédagogique » [1] . Une solide formation théorique et pragmatique dans le domaine de la psychologie est de plus en plus nécessaire même pour le maître E. Il ne s’agit pas, pour autant, de remplacer le psychologue mais d’appréhender les mécanismes qui inhibent le désir de savoir, ou le fonctionnement de la pensée. Ils envahissent manifestement de nombreux enfants avec lesquels je suis confronté, je pourrai ensuite, dans mon domaine, imaginer les suites possibles comme le souligne BOIMARE[2]. Malgré tout il n’est pas question de nier les difficultés dont la source serait biologique.
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Nicolas En tant que Maître E en formation, j’ai entendu un enseignant spécialisé exprimer l’idée que Nathan avait probablement des troubles dyslexiques. Je n’ai réentendu parler de l’enfant qu’en CM2. Je constate à ce moment-là qu’un orthophoniste s’occupe de lui pour rééduquer une dyslexie. De mon côté, mon bilan ECS 3 semble aussi aller vers un trouble du langage écrit. La famille souhaite demander un PPS afin que son « handicap » soit pris en compte au collège. Or, le bilan psychologique réalisé ne permet pas d’établir la présence du trouble. L’entretien avec les parents met en évidence une angoisse de séparation importante. Finalement, le « trouble » du langage écrit est-il d’ordre instrumental ou bien s’agit-il plutôt du « symptôme » d’une évolution psychique qui se fait mal ? Dans ce dernier cas de figure, la prise en charge serait différente. Il s’agit donc d’un positionnement éthique pour le professionnel…
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D’autre part et cela malgré les difficultés liées à l’instabilité du personnel du RASED, cet état de fait a favorisé les échanges, les confrontations d’idées, sur ses pratiques avec d’autres professionnels. De la même façon, les séances de « Soutien au Soutien » internes au RASED ainsi que les synthèses ont été particulièrement riches d’enseignements, de pistes pour l’avenir, et surtout de soif de continuer à travailler de cette manière.
C’est bien cette façon de travailler qui m’a permis d’avancer sur cette question essentielle de la souffrance de l’élève en difficulté : est-elle un trouble ou un symptôme ?
De ces propos, découle les besoins qui me semblent indispensables pour pouvoir travailler en tant qu’enseignant spécialisé:
- Il est trop tard pour revenir sur une formation initiale trop rapide, par contre une formation continue régulière et consistante qui alternerait, croiserait sciemment les regards sur les origines des difficultés scolaires et parallèlement nous permettrait de nous confronter à des études de cas serait la bienvenue.
- La nécessité impérieuse d’enrichir le travail en équipe pluridisciplinaire par la variété et le nombre des rencontres. Cela commence par des équipes RASED complètes pour m’aider à différencier le domaine de la rééducation et de l’adaptation, mais aussi pour continuer à vivre des synthèses riches.
Je ressens la nécessité d’élargir ces rencontres sous une forme de moments du type « Soutien au Soutien » dans une optique d’institutionnalisation d’un lieu du type « Espace de Délibération » décrit par C. Dejours (voir paragraphe suivant) mais aussi de « professionnalisation » au sens utilisé dans le privé « Faire qu'une activité devienne une profession à part entière ».
Positionnement en tant qu’enseignant spécialisé par rapport à la conjoncture
Je me permets de décrire le modèle « d’organisation du travail » décrit par C. Dejours car il fait référence à de nombreux principes que je peux mettre en lien avec l’organisation de l’école ce qui me permet de structurer ma pensée en remettant en perspective le fonctionnement que je perçois de l’institution par rapport à une modélisation.
Modèle d’organisation du travail de C. Dejours
« Travailler c’est combler l’écart entre le prescrit et le réel. Or ce qu’il faut mettre en œuvre pour combler cet écart ne peut pas être prévu à l’avance. Le chemin à parcourir entre le prescrit et le réel doit être à chaque fois inventé ou découvert par le sujet qui travaille. Ainsi, pour le clinicien, le travail se définit-il comme ce que le sujet doit ajouter aux prescriptions pour pouvoir atteindre les objectifs qui lui sont assignés ; ou encore ce qu’il doit ajouter de soi-même pour faire face à ce qui ne fonctionne pas lorsqu’il s’en tient scrupuleusement à l’exécution des prescriptions. »[3]
La réalité n'est effectivement pas à la mesure des intentions affichées par l’institution. Ce décalage existe donc bien.
C. Dejours insiste sur l’idée que « …même si le travail est bien conçu, même si l’organisation du travail est rigoureuse, même si les consignes et les procédures sont claires, il est impossible d’atteindre la qualité si l’on respecte scrupuleusement les prescriptions… il n’existe pas de travail d’exécution »
Au-delà de ce concept de « décalage », C. Dejours explique que si on respecte les ordres à la lettre cela ne marche pas, il faut que collectivement on réajuste la coordination (les prescriptions de l’institution en l’occurrence) pour en faire quelque chose que l’on pourrait appeler la coopération et celle-ci ne peut avoir lieu que dans un climat de confiance. Pour établir celle-ci, il faut que le management ou la coordination accepte l’existence inévitable du décalage ainsi que l’organisation qui lui correspond inévitablement ; principalement à « un espace de délibération ».
Cet espace de délibération, espace analogue au cadre nécessaire pour le « Soutien Au Soutien », ne peut pas fonctionner sans des règles précises :
- Il faut la confiance de l'autre, je peux alors en attendre une réaction loyale.
- Il faut trouver les formes dans lesquelles, je peux rendre visible ce qui est caché. Il faut trouver la manière dont j’expose à l’autre comment je travaille car :
- L’essentiel du travail étant invisible, subjectif
- « être intelligent dans le travail » c’est s’écarter des prescriptions, il faut intégrer que ces écarts, dans cet espace de délibération, ne sont plus des infractions.
- Enfin, il faut tout justifier, puisque c’est à ce moment que rentrent en concurrence les différentes trouvailles de l’intelligence. C’est l’enjeu de la coopération, c'est le moment ou l'on fait le choix entre ce que l'on va garder et ce que l'on va récuser. C’est le moment ou on fabrique les accords normatifs.
Cette façon de travailler va plutôt dans le sens de trouver des règles de travail, des attitudes possibles dans des environnements locaux. Il ne s’agit absolument pas d’une démarche qui chercherait, dans le domaine qui m’intéresse, à établir une théorie des pratiques liées aux difficultés d’apprentissage et qui demanderait donc de rechercher des invariants. Ce travail est d’un autre ordre éminemment plus complexe et qui conviendrait bien à tous ceux qui voudraient évaluer précisément ce travail sur la difficulté scolaire. Il est extrêmement probable que ce soit une illusion de pouvoir atteindre ce but.
Par contre, maintenir vivante et active une communauté de « chercheurs » spécialisés, pluri catégorielles, proche du terrain, encadrés mais suffisamment autonomes pour faire avancer la compréhension de tous les problèmes liés à la difficulté d’apprentissage semble être une piste de bon sens.
Mise en perspective par rapport au fonctionnement du RASED
- du point de vue de l’organisation du travail selon C. Dejours, le RASED travaille sur un « décalage » inévitable entre la prescription et la réalité du travail. Celui-ci apparait d’ailleurs dans la notion d’objectif que l’on retrouve dans la circulaire définissant le travail des RASED : « L’objectif de l’école est d’amener tous les élèves à la maîtrise des connaissances et des compétences inscrites dans les programmes en référence au socle commun » sachant que l’objectif est un idéal et que tous les enfants ne pourront l’atteindre. C’est sur ce décalage que travaille le RASED.
Par contre ce décalage est nié :
o dès que les prescriptions demandent de travailler « comme-ça » c'est-à-dire sous forme d’injonctions comme par exemple des évaluations CE1/CM2 qui mèneront inéluctablement à des comportements au minimum de « bachotage ». Cela a pour effet pour le professionnel d’être mécanisé, c'est-à-dire de ne plus utiliser son intelligence ou de faire des infractions. Nous sommes là dans le domaine de l’injonction paradoxale qui pousse à utiliser quand même son intelligence mais à ne pas le montrer.
o dès que l’on gomme l’existence de ce décalage, pour des raisons diverses psychologiques, idéologiques, politiques, sociologiques, économiques. On pourrait faire rentrer dans ce cadre la décision de ne plus faire apparaître dans la documentation le terme et la fonction du RASED dans le fascicule destiné aux parents et dans les présentations sur le traitement de la difficulté scolaire aux enseignants.
- d’un point de vue du fonctionnement de la société, le RASED travaille à la frontière du bon fonctionnement du modèle scolaire, à la frontière des connaissances scientifiques, médicales et en psychologie, souvent confronté aux conséquences de la transformation de la société. Je vis cette position régulièrement tout au long de l’année :
- « Six pour Dys », il s’agit d’expérimentation, basé sur des affirmations sur l’existence de troubles cognitifs.
- De nombreux auteurs et intervenant en concertation qui se positionnent de façon contradictoire, Dominique de Peslouan « Le statut du symptôme », Remy BAUP « L’agressivité chez l’enfant », Docteur Caci spécialiste du TDA-H à l’hopital Lenval, mais aussi les échanges entre le docteur Zorman et Philippe Meirieu.
- Tisseron, son travail sur la violence à l’école et ses propositions innovantes.
Pour ces raisons, il est probablement illusoire d’imaginer éviter de se passer des « experts » (qualificatif utilisé par la circulaire RASED) des difficultés scolaires car je reste persuadé qu’il faudra toujours des professionnels pour s’occuper de cette zone inévitable de décalage qui se situe également à la frontière des connaissances humaines. Pour autant, il me paraît nécessaire de nous donner les moyens adéquates qui pourrait bien être de l’ordre d’une formation « professionnalisante » et d’un fonctionnement autour d’un « espace de délibération » assumé.
[1]Dans « Elèves en difficulté : les aides spécialisées à dominante pédagogique », chapitre « L’apport de la psychologie dans la pratique du maître E », Alain Brun, 2003
[2] « L’enfant et la peur d’apprendre » Serge BOIMARE
[3] Article de C. Dejours professeur de psychologie du travail au CNAM Paris en Mai 2001 – « Subjectivité, travail et action »
Thème inspiré par Bryan Bell.



